
Embrouilles et Touchdowns : les premiers chapitres de la comédie romantique sportive de l'été
1
Jaxon
— Hey Jax ! C'est la France, mec ! s'exclame Tyler en me secouant l'épaule tout en filmant ma réaction pour ce qu'il appelle son "docu-réalité".
Après huit heures de vol, une escale à Paris où j'ai failli mourir d'ennui, et une sieste inconfortable pendant laquelle je suis sûr que Tyler a pris au moins cinquante photos de moi avec la bouche ouverte, nous sommes enfin arrivés à Nice, en France.
— Wow, merci pour l'info, Tyler, marmonné-je.
Derrière moi, j'entends Dwayne Johnson (aucun lien avec l'acteur, mais une carrure tout aussi impressionnante) éternuer pour la quinzième fois. On le surnomme "Bulldozer".
— Je vous l'avais dit, lance Doc, AKA Ryan Peters. C'est une réaction allergique à l'air méditerranéen. Ou peut-être le début d'une pneumonie virale atypique. Difficile à dire sans analyses sanguines.
— Ou peut-être juste des allergies normales, Doc, répond Dwayne en reniflant dans un mouchoir de la taille d'une serviette de table.
Liam qu'on appelle Stats ajuste ses lunettes et consulte son téléphone.
— Statistiquement parlant, il y a 73,2% de chances que ce soit simplement dû au pollen de cyprès, ces arbres sont très répandus dans la région.
— Et il y a 100% de chances que je m'en fiche, lancé-je en me dirigeant vers la sortie du terminal.
Notre coach, Player, se tient déjà là, impeccable dans son polo à l'effigie des Jaguars, malgré le vol interminable. Comment fait-il ? J'ai l'impression d'avoir été traîné derrière l'avion plutôt que d'avoir voyagé à l'intérieur.
— Allez, les gars, on se rassemble à la sortie. Restez groupés, on a un bus qui nous attend, annonce-t-il avec cette voix qui me fait toujours l'effet d'être au début d'un match important.
Dixie, sa petite amie, est à ses côtés, déjà en train de cocher des éléments sur sa tablette. Elle a probablement organisé notre séjour à la minute près, avec des options de repli en cas d'apocalypse zombie ou d'invasion extraterrestre.
— J'ai confirmé notre transfert, annonce-t-elle. Le bus nous conduira directement à Cadenel, il y a une heure et demie de route environ.
Une heure et demie de plus. Parfait.
Exactement ce dont j'avais besoin après ce vol. Dire que je pourrais être en train de m'entraîner sur le campus d’OMU, de travailler sur mes lancers avec mon préparateur personnel, ou simplement de profiter de la vie. Au lieu de ça, je suis ici, à l'autre bout du monde, pour un camp d'été dans un village dont je n'arrive même pas à prononcer correctement le nom.
Cadnail ? Cad-eh-nel ?
Peu importe.
— Mec, j'ai déjà repéré au moins dix endroits parfaits pour tourner des vidéos, s'enthousiasme Tyler en tournant sur lui-même pour filmer à 360 degrés. #FrenchFootballAdventure, #JaguarsAbroad, #…
— #LaFerme, le coupé-je en lui baissant le bras. On vient d'arriver, laisse-moi respirer cinq minutes.
— Les posts publiés entre 9h et 11h heure locale ont 27% plus d'engagement, intervient Stats sans que personne ne lui ait demandé son avis.
Je lève les yeux au ciel et continue d'avancer, traînant ma valise qui semble avoir développé une volonté propre et qui tire systématiquement à gauche.
À la sortie du terminal, Player s'arrête et nous fait signe de nous regrouper.
— Bon, les gars, notre bus devrait être là. Cherchez le logo des Jaguars.
Nous scrutons le parking. Une rangée de véhicules est stationnée devant nous : des taxis, quelques minibus, et... oh.
Un bus flambant neuf, argenté et noir, avec des vitres teintées et un étage. Une tête de félin sigle le côté.
Je siffle d'admiration.
— Ça, c'est la classe, commente Bulldozer.
— Regardez-moi cette bête ! J'ai hâte de faire une story à bord, ajoute Tyler en préparant déjà son téléphone.
— Je parie que les sièges sont en cuir, dit Stats. Plus de 85% des bus de luxe en Europe utilisent du cuir véritable pour…
À ce moment précis, un groupe de touristes espagnols, bruyants et enthousiastes, nous dépasse et se dirige directement vers le bus de luxe. Un guide tenant une pancarte avec "Grupo Barcelona" écrit dessus les conduit à bord.
— Ce n'est pas le nôtre, déclare Dixie en consultant frénétiquement sa tablette. Le nôtre doit être...
Elle s'interrompt, son regard fixé sur quelque chose derrière nous. Nous nous retournons tous.
Et c'est là que je le vois.
Notre bus.
Du moins, je suppose que c'était un bus à l'origine. Maintenant, c'est plutôt un vestige archéologique des années 80, relique d'une époque où "climatisation" signifiait "ouvrir les fenêtres". Sa peinture jaune pâle est écaillée par endroits, révélant des taches de rouille dessous. Sur le côté, en lettres qui ont dû être fièrement bleues autrefois mais qui sont maintenant d'un gris délavé, on peut lire "Transport Provençal".
Et appuyé contre cette relique sur roues, un homme d'une soixantaine d'années, avec une moustache qui mérite sa propre carte postale. Il tient une pancarte improvisée : "Équipe football américain - OMU Jaguars".
Player, toujours professionnel, s'éclaircit la gorge et s'avance vers lui.
— Bonjour, vous êtes notre chauffeur ?
L'homme à la moustache sourit largement, révélant un écart entre ses dents de devant. Il abaisse sa pancarte et se précipite pour serrer la main de Player avec un enthousiasme qui manque de lui disloquer l'épaule.
— Oui, oui ! Marcel Bonnet, pour vous servir ! Bienvenue en France, les Américains ! s'exclame-t-il avec un accent si fort que ses mots semblent rebondir comme des balles de ping-pong.
Dixie, toujours diplomate, lui adresse un sourire.
— Enchanté, monsieur Bonnet.
— Je vais vous conduire à Cadenel avec Bernadette, dit-il en caressant affectueusement la carrosserie du bus. Elle est magnifique, non ? Quarante-huit ans et toujours en forme ! Un peu comme moi, ha ha !
— Bernadette ? répète Bulldozer, l'air sincèrement intéressé. Vous avez donné un prénom à votre bus ?
— Bien sûr ! répond Marcel comme si c'était l'évidence même. Chaque véhicule a une âme, jeune homme. Bernadette et moi, c'est une histoire d'amour qui dure depuis 1997 quand je l’ai sauvée d’un ferrailleur peu scrupuleux !
Je m'approche du bus et jette un coup d'œil à l'intérieur par la porte ouverte. Les sièges sont recouverts d'un tissu à motif qui devait être à la mode quand mes parents étaient adolescents. C'est petit, c'est étriqué, et je peux déjà sentir la chaleur qui y règne.
— Il n'y a pas de climatisation, constaté-je à voix haute.
Marcel agite la main comme si j'avais dit la chose la plus ridicule au monde.
— La climatisation ? Pfff ! Dans le sud, on respire l'air pur, les parfums de lavande, les…
— On va mourir, murmure Doc derrière moi. Déshydratation, coup de chaleur, insolation, choisissez votre fin...
— La probabilité de mourir dans un accident de la route en France est de seulement 0,0005%, intervient Stats, ce qui, dans son esprit tordu, est censé nous rassurer.
— Allez, les gars, on embarque ! lance Player avec un enthousiasme forcé qui ne trompe personne.
Nous montons un à un dans le bus. Je choisis un siège près d'une fenêtre, espérant profiter d’un peu d'air frais une fois en mouvement. Tyler s'assied à côté de moi, prêt à filmer l'intérieur du bus.
Marcel monte en dernier, s'installe derrière le volant qui semble avoir la taille d'une roue de camion, et se tourne vers nous avec un sourire rayonnant.
— Tout le monde est prêt pour l'aventure ? demande-t-il en tournant une clé dans le contact.
Le moteur tousse, s'étouffe, puis démarre avec un rugissement qui fait vibrer tout le châssis. Une odeur de diesel envahit l'habitacle.
— On va tous développer un cancer du poumon, marmonne Doc en sortant un masque chirurgical de son sac.
— Les moteurs diesel modernes émettent 97% moins de particules que ceux des années 80, précise Stats.
— Ce moteur n'est pas moderne, gémit Doc en ajustant son masque.
Marcel enclenche une vitesse avec un crissement qui me fait grincer des dents, et nous nous éloignons de l'aéroport. Le bus de luxe des Espagnols passe à côté de nous, je ne vois pas les passagers derrière leurs vitres teintées, mais j'imagine qu'ils nous regardent avec pitié.
— Bienvenue en France, murmuré-je pour moi-même.
***
Vingt minutes plus tard, nous roulons sur l'autoroute. La bonne nouvelle : les fenêtres ouvertes créent effectivement un courant d'air. La mauvaise nouvelle : c'est un courant d'air brûlant, comme si quelqu'un nous soufflait dessus avec un sèche-cheveux géant.
Marcel, apparemment insensible à la chaleur, chantonne joyeusement au volant. De temps en temps, il klaxonne et fait de grands signes à d'autres conducteurs, qui le saluent en retour.
— Vous êtes footballeurs, c'est ça ? nous demande-t-il tout à coup, sa voix couvrant à peine le bruit du moteur.
— On joue au football américain, précise Player. Nous sommes l'équipe universitaire d'OMU.
— Ah, le football américain ! s'exclame Marcel comme s'il venait de découvrir l'existence de ce sport. Avec les casques et les épaulettes, c'est ça ? Comme dans les films !
— Exactement, répond Player.
— Et vous venez faire quoi dans notre petit Cadenel ? poursuit Marcel. C'est pas vraiment le pays du football américain, vous savez !
— C'est un camp d'entraînement d'été, explique Dixie. Les joueurs vont se préparer pour la saison mais aussi découvrir la culture provençale.
Marcel éclate de rire.
— Ah, la culture provençale ! Vous allez voir, les jeunes, ici on sait vivre ! Le soleil, le vin, la pétanque, les cigales...
Il continue ainsi pendant plusieurs minutes, énumérant toutes les merveilles de sa région natale avec une passion qui serait touchante si je n'étais pas en train de me liquéfier sur mon siège.
— Et vous, le grand costaud là-bas, vous êtes quoi comme joueur ? demande-t-il à Bulldozer.
— Je suis sur la ligne offensive, répond ce dernier. Je protège le quarterback.
— Le quarterback, c'est le chef, c'est ça ? demande Marcel. Celui qui lance le ballon ?
— Oui, c'est moi, m'entends-je répondre sans vraiment le vouloir.
Marcel me regarde dans le rétroviseur central et siffle d'admiration.
— Ah, le quarterback ! Le patron ! Vous devez être le meilleur, non ?
Tyler ricane à côté de moi. Je lui donne un coup de coude.
— Je me débrouille. Mais on est une équipe.
— Il est le meilleur de sa génération ! intervient Dixie avec fierté. Il a battu plusieurs records universitaires cette année.
Marcel hoche la tête avec approbation.
— Impressionnant ! Mais vous savez ce qui est vraiment impressionnant ? La capacité d'une boule de pétanque à atterrir exactement où on veut. Vous devriez essayer pendant votre séjour !
— Je ne suis pas sûr que lancer une boule en métal soit comparable à orchestrer une attaque de football, répliqué-je.
Je suis incapable de masquer mon scepticisme.
— Oh, vous seriez surpris, jeune homme ! La pétanque, c'est comme la vie : c'est tout dans le poignet... et dans la tête !
Il se tapote la tempe d'un doigt, puis manœuvre brusquement pour doubler un camion, nous envoyant tous valser contre nos accoudoirs.
— Et vous allez loger où à Cadenel ? demande-t-il une fois la manœuvre terminée.
— Au Domaine des Manons, répond Dixie. Ils ont plusieurs gîtes qui peuvent accueillir tout le groupe.
Marcel laisse échapper un sifflement admiratif.
— Le Domaine des Manons ! Rien que ça ! Vous ne vous refusez rien, les Américains !
— C'est un partenariat, explique Player. Ils hébergent notre équipe en échange de la publicité que notre présence va générer.
— Ah, Louis va être content ! s'exclame Marcel. Louis Dubois, le propriétaire. Un bon gars. Un peu coincé parfois, mais un bon gars.
Il rit de nouveau et je me demande si tout l'amuse autant ou si c'est juste sa manière d'être.
Le voyage continue ainsi, Marcel bavardant sans interruption avec son accent à couper au couteau, nous racontant des anecdotes sur chaque village que nous croisons, sur sa vie, sur les limites géographiques de la Provence, sur à peu près tout en fait. Je dois admettre qu'il a un certain charme, malgré son exubérance. Il y a quelque chose d'authentique dans sa passion pour sa région et son métier.
Après environ une heure de route, Marcel annonce qu'il va faire une petite pause.
— Arrêt technique, les amis ! Cinq minutes pour s'étirer les jambes et admirer la vue !
Il gare le bus sur une aire de repos perchée au sommet d'une colline. Nous descendons tous, heureux de l'interruption. La vue est effectivement spectaculaire : des collines couvertes de vignes s'étendent à perte de vue, ponctuées ici et là par des villages aux toits de tuiles orangées. Au loin, une chaîne de montagnes bleutées se découpe contre le ciel.
— Les Alpes, annonce Marcel en suivant mon regard. Belles, n'est-ce pas ?
— Ouais, je dois admettre que c'est pas mal.
— C'est plus que "pas mal", jeune homme. C'est magnifique ! s'exclame-t-il. C'est chez moi, tout ça. Et pendant les prochaines semaines, ce sera un peu chez vous aussi.
Il y a quelque chose dans sa voix, une sincérité qui me fait sourire malgré moi.
— Je suppose que vous avez raison, Marcel.
— Bien sûr que j'ai raison ! Je suis du Sud, j'ai toujours raison ! rit-il en me donnant une tape dans le dos qui manque de me faire trébucher.
Tyler filme tout, comme d'habitude. Bulldozer est en train d'examiner une plante sauvage qui pousse entre les pierres. Doc reste prudemment à l'ombre, probablement en train de calculer ses chances d'attraper un coup de soleil à la place de Stats. Ce dernier prend des notes, sans doute pour documenter la biodiversité locale ou quelque chose du genre.
Et moi, je me tiens là, regardant ce paysage étranger, me demandant si ce camp d'été va tenir ses promesses.
— Allez, tout le monde à bord ! crie Marcel. Nous avons encore une bonne demie heure de route avant d'arriver à Cadenel !
Nous remontons dans le bus, qui a réussi l’exploit de se transformer en bouche de l’enfer pendant notre courte pause. Marcel démarre en trombe, le moteur rugissant comme pour nous rappeler qu'il est toujours là, toujours vivant malgré son âge avancé.
Je m'installe à nouveau près de la fenêtre, laissant l'air chaud me gifler le visage. Tyler s'endort, la tête contre mon épaule, son téléphone enfin éteint. Derrière moi, j'entends Bulldozer ronfler.
Je regarde défiler le paysage et je me demande ce qui m'attend dans ce village dont je ne peux toujours pas prononcer correctement le nom.
Cad'nel.
Peut-être que ce ne sera pas si terrible après tout ?
2
Lia
J’ouvre les yeux, désorientée pendant une seconde jusqu’à ce que je reconnaisse les posters qui ornent ma chambre d’adolescente.
Cadenel. Je suis de retour à Cadenel.
Des sentiments mélangés m’envahissent : la déception de ce retour à la case départ, mêlée à la familiarité des lieux qui ramènent forcément des souvenirs heureux.
Je me donne un peu de temps pour émerger (ce n’est pas comme si j’étais attendue quelque part, de toute façon), puis je descends les escaliers de ma maison d’enfance en direction de la cuisine. Je m’affale sur une chaise en bois peint en bleu ciel, vestige d’une phase DIY de Papa Ben qui nous a inondés d’objets relookés à sa sauce pendant six mois. Heureusement Papa Jérémy a mis un stop à sa frénésie de peinture avant qu’on ne se retrouve à vivre dans un lieu plus coloré qu’un épisode des Petits poneys.
— Bonjour ma poulette ! s’exclame Papa Ben en déposant devant moi un bol de café au lait fumant. Bien dormi ?
Il sourit comme si ma présence ici était le plus beau cadeau qu’on pouvait lui faire. Mon cœur se serre un peu. Moi qui pensais que revenir habiter chez mes pères à vingt ans serait l’expérience la plus humiliante de ma vie, je découvre que c’est en fait l’expérience la plus… humiliante ET attendrissante.
— Comme un bébé, réponds-je en attrapant une tartine beurrée.
C’est la vérité. Même si j’ai eu du mal à m’endormir, la sérénité de l’endroit m’a enveloppée de la plus douce des façons.
Papa Jérémy lève les yeux de son journal — oui, un vrai journal en papier, comme plus personne de mon âge ne lit — et m’observe par-dessus ses lunettes.
— Quel est ton programme aujourd’hui ? Tu comptes postuler à quelque chose dans le coin ?
Je manque de m’étouffer avec mon café.
Subtil, Papa J.
— Je vais me balader avec mon appareil photo, faire quelques clichés du village. Ça peut toujours servir pour mon portfolio.
Ce que je ne dis pas, c’est que j’ai déjà envoyé trente-deux candidatures. Toutes à Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux… bref, partout sauf ici. Et que mon téléphone reste désespérément silencieux, comme si j’avais été bannie du monde professionnel après mon fiasco à l’agence Pixel Perfect.
— Oh, regarde qui a décidé de nous honorer de sa présence ! Le retour au nid est acté, grande sœur ?
Billie, ma petite sœur de dix-sept ans, me toise avec ce sourire narquois qu’elle a perfectionné depuis qu’elle a découvert que me taquiner était son super-pouvoir. Ses cheveux bleus — couleur du moment — sont rassemblés en deux petits chignons qui lui donnent l’air d’un personnage d’animé.
— Bonjour à toi aussi, microbe. Je constate que tu t’es inspirée d’une Schtroumpfette en dépression pour ta nouvelle tête.
— Les filles, intervient Papa Ben en posant une assiette de fruits au milieu de la table. Soyez gentilles, c’est tellement bon de vous avoir toutes les deux à la maison !
Je lui souris, incapable de résister à son enthousiasme. Papa Ben est comme ça : une boule d’énergie positive qui transforme tout en arc-en-ciel, même sans pinceau entre les mains.
Quelque chose de doux me frôle la jambe avant de sauter sur mes genoux avec la grâce d’un sac de ciment.
— Bonjour, Patapon.
Je caresse le Maine Coon obèse de la famille qui prend ses aises sur moi.
— Tu sais qu’il ne s’appelle pas comme ça, me reprend Papa J. C’est Pâté-Paon, avec l’accent sur le “â” et un trait d’union.
— Il ne fait pas la différence, Papa.
— Non, mais l’intention est différente. On ne peut pas changer son nom maintenant, il a douze ans, il serait perdu. Et son nom est un mélange de foie gras et d’oiseau majestueux. C’est quand même plus classe que Patapon qui sonne comme une boule de bowling sur pattes.
Je lève les yeux au ciel. Le chat s’en fiche éperdument tant qu’on continue à le nourrir comme un petit empereur.
Billie rétorque :
— Peut-être qu’il n’aurait pas fallu demander à deux gamines de cinq et huit ans de choisir chacune une partie de son nom. Au moins, moi, je lui ai donné celui d’un oiseau classe, Lia, elle a juste opté pour un truc qu’elle aimait bouffer.
Je plisse les yeux en direction de ma sœur, lui promettant par ce simple regard mille tourments. OK, je ne suis pas fière d’avoir choisi d’appeler le chat “pâté”, mais pour ma défense, j’avais faim quand on m’a posé la question !
Mon téléphone vibre. Je le saisis avec un espoir ridicule qui se dégonfle quand je vois qu’il s’agit seulement d’une notification Instagram. Un ancien collègue qui pose devant le nouveau bureau de l’agence avec le hashtag TeamPixelPerfect. Je le range précipitamment.
— Des pistes pour le boulot ? demande Papa Jérémy.
Voilà une des raisons pour lesquelles je ne suis pas enchantée de revenir vivre chez eux. En plus de la pression que je me mets moi-même, je sais qu’il ne va pas me lâcher.
— J, laisse-là prendre son petit-déj tranquille, lui lance Papa Ben en s’asseyant enfin. Ça ne fait que trois semaines qu’elle a été virée, les recrutements prennent du temps.
Virée.
Le mot me fait froid dans le dos. Mais Papa J ne lâche pas l’affaire.
— Tu sais, commence-t-il avec ce ton que je redoute, celui qui précède toujours une suggestion que je vais détester, il y a pas mal d’opportunités à Cadenel aussi.
Je ricane malgré moi.
— Ah bon ? Je ne savais pas que le marché des créateurs de contenu numérique explosait dans un village où la moitié des commerces n’ont même pas de page Facebook.
— Ne sois pas si négative, intervient Papa Ben. La boutique de Sophie cherche quelqu’un pour son site web. Et puis, le Domaine des Manons modernise toute sa communication.
— Super, je pourrais poster des photos de bouteilles de rosé jusqu’à la fin des temps.
Un silence gêné s’installe. Je me sens immédiatement coupable.
— Désolée. C’est juste que… j’avais construit quelque chose à Lyon. J’étais sur le point de décrocher un gros compte quand tout s’est effondré.
Papa Ben pose sa main sur mon épaule.
— On comprend, ma puce. Mais tu pourrais voir ce retour comme une pause, pas comme un échec.
Je lui adresse un sourire tendu.
— Oh, au fait ! s’exclame-t-il soudain en changeant complètement de sujet. L’équipe de foot américain arrive aujourd’hui ! C’est un sacré événement pour la salle de sport. Ils vont utiliser nos installations pendant six semaines.
— Ces pauvres Américains, coincés à Cadenel pour tout un été, commenté-je en avalant ma dernière bouchée. Quel crime ont-ils commis pour mériter ça ?
— Attends de voir les garçons avant de les plaindre, lance Billie avec un clin d’œil suggestif. J’ai googlisé l’équipe. Ils viennent du campus d’OMU et ce sont des spécimens très… sportifs.
— Billie ! grogne Papa Jérémy. Tu n’es même pas majeure.
— Je sais regarder un menu même quand je ne compte pas commander, rétorque-t-elle avec un aplomb qui me fait pouffer. Et, techniquement, dans trois mois, j’aurais dix-huit ans.
Je me lève, dépose mon bol dans le lave-vaisselle.
— Bon, je vais me promener un peu aujourd'hui, dis-je en m’étirant.
— OK, ma poulette, dit Papa Ben. J’espère que Cadenel te donnera de l’inspiration.
Je grimace intérieurement. J’aime le village où j’ai grandi, mais l’inspiration ? Je doute de la trouver entre le Café de la Place et la boulangerie de ma tante.
***
Le village est ensoleillé, paisible, et indubitablement le même qu’il y a presque trois ans quand je suis partie. Cadenel est figé dans sa perfection de carte postale.
J’ajuste mon appareil photo et cadre au coin d’une rue une fontaine où l’eau clapote doucement. Une image idyllique que j’ai photographiée probablement deux cents fois depuis que j’ai eu mon premier appareil à douze ans. Je prends quand même le cliché. Habitude, nostalgie, ou simple besoin de garder mes doigts occupés.
— Lia !
Je me retourne pour voir Jules Pons, le patron du Café de la Place, me faire signe depuis sa terrasse où il installe les parasols. Je m’approche.
— Bonjour Jules. Ça va ?
Dans la série des choses qui n’ont pas bougé ici, il y a bien évidemment son établissement. C’est ici que tout Cadenel se retrouve pour les grandes et petites occasions du quotidien.
— Comme un lundi ! s’exclame-t-il en essuyant ses mains sur son tablier. Mais dis-moi, c’est vrai ce qu’on raconte ? Tu as quitté Lyon pour revenir parmi nous ?
L’information circule encore plus vite que les globules rouges à Cadenel.
— Disons que j’ai pris un congé sabbatique involontaire, réponds-je avec un sourire crispé. Histoire de me ressourcer.
Il m’adresse une petite grimace qu’il remplace rapidement par un sourire.
— Il n’y a rien de tel que l’air de chez soi pour se remettre les idées en place. Tu veux un café ? C’est la maison qui offre pour fêter ton retour.
— Merci Jules, mais j’ai déjà fait le plein de caféine. Une prochaine fois ?
— Quand tu veux ! Et passe le bonjour à ta famille !
Je hoche la tête et reprends ma route, slalomant entre les préparatifs qui semblent avoir envahi la place. Des tables sont dressées, couvertes de nappes aux couleurs américaines, une sono est installée près de la mairie, et une banderole proclame fièrement “WELCOME OMU JAGUARS - CADENEL IS PROUD TO HOST YOU”.
Sérieusement ? Tout ce cirque pour une équipe de football américain ? On dirait qu’ils attendent la visite présidentielle.
— Hé, Lia ! s’écrie une voix familière.
Jade, ma cousine, s'approche de moi. Elle porte une salopette en jean et a relevé ses cheveux en chignon désordonné. Dans ses bras, elle porte une boîte contenant des éléments de décoration.
— Jade ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu t 'occupes des événements de la ville maintenant ?
Elle est la responsable événementiel du Domaine des Manons, mais là, nous sommes à plusieurs kilomètres de son terrain de jeu habituel.
Elle pose sa boîte et me fait la bise.
— Je rends service à Granny. Elle coordonne l’accueil des Américains et m’a demandé de gérer la réception.
— Depuis quand Granny s’intéresse-t-elle au foot américain ? La dernière fois qu’on a parlé sport ensemble, elle m’a dit que les seuls ballons qui la passionnaient étaient ceux qu’on dégonfle à coups de hache dans son jeu de zombies.
Jade éclate de rire.
— Tu connais Granny. Une semaine elle est obsédée par le crochet, la suivante, elle devient experte en football américain. Apparemment, elle a sympathisé avec leur coach sur un forum de jeu en ligne.
Je secoue la tête, même plus étonnée. Granny pourrait m’annoncer qu’elle part en tournée mondiale avec un groupe de heavy métal, je hausserais simplement les épaules.
— En tout cas, poursuit Jade, ça va mettre un peu d’animation dans le village. Tu as vu les photos de l’équipe ? Il y a de sacrés spécimens.
— Je t’avoue qu’avant ce matin, je n’avais jamais entendu parler de cette équipe, encore moins du fait qu’ils venaient à Cadenel.
— En tout cas, ce sera l’occasion pour toi de faire de belles photos pour ton portfolio. Ce genre de gars fait toujours bien sur Instagram.
Je pousse un soupir exagéré.
— Je n’ai aucun intérêt pour ces sportifs qui se croient intéressants parce qu’ils savent lancer un ballon.
— Qui a parlé d’intérêt ? Je parle juste d’opportunités professionnelles. Tu es créatrice de contenu, non ? Imagine : “La rencontre de deux cultures à travers le sport”. Tu pourrais en faire un projet.
Je la fixe, soudain pensive. Ce n’est pas une mauvaise idée, en fait. Mais je préfèrerais mourir que de l’admettre maintenant.
— On verra, dis-je en haussant les épaules. Pour l’instant, je vais continuer ma balade.
— Comme tu veux ! lance-t-elle tandis que je m’éloigne. Mais les Américains arrivent dans moins d’une heure. Ne rate pas le spectacle !
Je m’apprête à longer l’église pour rejoindre la petite rue qui mène à la boulangerie de ma tante Romy quand j’aperçois une silhouette familière sur un banc public. Une femme âgée aux cheveux teints en parme, portant une robe à fleurs et des baskets fluos, est absorbée par son téléphone portable. Ses pouces volent sur l’écran avec une dextérité qui ferait pâlir d’envie n’importe quel adolescent.
— Dans ta face, noob ! s’exclame-t-elle soudain. Allez, retourne t’entraîner sur Candy Crush !
— Bonjour, Granny, lancé-je en m’approchant.
Esmée Nowak, alias Granny pour tout le village (et “InstaGran” pour ses 600 000 abonnés), lève le regard de son écran. Son visage ridé s’illumine.
— Lia-baby ! Ma joueuse préférée IRL ! Viens me faire un câlin, ma chérie !
Elle se lève avec une énergie stupéfiante pour ses 84 ans et m’étreint avec force.
— Alors, j’ai appris que tu as fait un game over à Lyon ? me demande-t-elle en me relâchant, mais en gardant ses mains sur mes épaules.
Je réprime une grimace.
— Je préfère voir ça comme un niveau à recommencer.
— Super attitude ! s’exclame-t-elle. C’est comme quand je me fais camper par un sniper sur Darkzone. Je ressuscite grâce à mes vies de secours et je vais lui faire sa fête avec mon fusil à pompe.
Je souris malgré moi. Les métaphores gamers de Granny sont à la fois absurdes et étrangement réconfortantes.
— Jade m’a dit que tu étais la coordinatrice du camp américain ?
Granny se rassied sur son banc, tapotant la place à côté d’elle pour que je la rejoigne.
— Yep ! C’est ma nouvelle side quest. Figure-toi que je joue avec leur coach sur Zombie Apocalypse depuis six mois. Un jour, il me raconte qu’il galère à trouver un spot pour leur camp d’été. Budget serré, blabla… Alors, je lui ai proposé Cadenel ! Une win-win situation, ma chérie !
— Une win-win pour qui ? m’étonné-je. Qu’est-ce que des joueurs universitaires américains viennent faire à Cadenel ? Il n’y a même pas de terrain de foot américain ici.
— C’est justement ça qui est génial ! s’exclame-t-elle en agitant les mains. On a transformé le stade de foot normal en terrain adapté au leur. Et ils vont s’entraîner à la salle de sport de ton papa. C’est du jamais vu, ça va faire exploser les réseaux sociaux ! Dis donc, en parlant de réseaux sociaux, tu peux m’expliquer maintenant pourquoi tu t’es fait virer ?
J’hésite. Mais c’est Granny. Elle a probablement entendu pire.
— J’ai accidentellement posté une vidéo non filtrée de notre plus gros client sur le compte officiel de l’agence. Une vidéo où il trébuchait sur le tapis rouge et jurait comme un charretier.
Granny éclate de rire.
— Épique ! Du contenu organique authentique, c’est ce que tout le monde veut !
— Pas le PDG de l’entreprise en question, apparemment.
— Bah, un de perdu, dix de retrouvés ! assure-t-elle en balayant l’air de sa main aux ongles peints en vert fluo. Et demande à Max et Jade, le bad buzz a parfois du bon !
J’ai déjà entendu parler de cette histoire, j’étais petite à l’époque. Mais il me semble que c’est à cause d’un commentaire mal placé de Max sur les réseaux, qu’ils se sont retrouvés.
— Bon, si j’entends parler de quelque chose, je te ferai signe, continue Granny.
— À Cadenel ? À moins qu’un influenceur lifestyle ne s’installe subitement au village, je doute qu’il y ait beaucoup d’opportunités dans mon domaine.
— Never say never, ma chérie. Les opportunités, c’est comme les easter eggs dans un jeu vidéo : parfois cachées dans les endroits les plus improbables.
Je suis sur le point de prendre congé de Granny pour me diriger vers la boulangerie quand un bruit de moteur asthmatique attire mon attention. Un son qui évoque à la fois une tondeuse à gazon essoufflée et une vieille bouilloire en fin de vie.
— Ah, les voilà ! s’exclame Granny en se levant d’un bond. Juste à temps pour le verre d’accueil !
Je me retourne et vois apparaître au bout de la rue principale un spectacle aussi incongru qu’hilarant : un antique bus jaune délavé, orné du logo “Transport Provençal” à moitié effacé, avance en crachotant des nuages de fumée. Je jurerais que c’est exactement le même bus qui nous emmenait en sortie scolaire quand j’étais en maternelle.
— Oh mon Dieu. C’est bien le vieux bus de Marcel ?
— Celui-là même ! confirme Granny avec enthousiasme. Marcel a accepté de faire le trajet Nice-Cadenel spécialement pour l’occasion.
Le bus s’approche en émettant des coups de klaxons joyeux et intempestifs. Marcel Bonnet, un octogénaire qui conduit depuis l’invention du moteur à combustion, fait de grands signes par la fenêtre ouverte.
— Bonjour Cadenel ! hurle-t-il tandis qu’il effectue une manœuvre approximative pour se garer devant la mairie.
Le moteur tousse une dernière fois avant de s’éteindre dans un râle d’agonie. Un silence presque religieux s’installe sur la place.
Puis, avec un grincement dramatique, la porte du bus s’ouvre.
La scène qui suit mérite d’être immortalisée. Je lève instinctivement mon appareil photo et commence à mitrailler. Une trentaine de jeunes hommes à la stature imposante émergent un à un, l’air désorienté et visiblement éprouvé par le trajet. Leurs visages passent par toute une palette d’émotions : confusion, incrédulité, résignation.
Un grand gaillard blond est le premier à descendre. Il jette un regard circulaire à la place, cligne des yeux plusieurs fois comme s’il venait de débarquer sur Mars.
— C’est ça, Cadenel ? C’est mignon, mais où est le terrain d’entraînement ?
Le gars à qui il s’adresse, téléphone en main, filme la place.
—Trop bien ! On dirait le décor d’un film sur la Seconde Guerre mondiale.
Je continue à les photographier, zoomant sur leurs expressions, capturant ce choc culturel en temps réel. C’est de l’or en barre.
Puis, comme dans un film où la caméra ralentit pour l’entrée du personnage principal, un dernier joueur descend du bus. Grand, athlétique sans être excessivement musclé, il porte une casquette vissée sur des cheveux châtains qui bouclent légèrement sur sa nuque. À l’inverse des autres qui ont l’air étonnés, mais enthousiastes, lui a la tête de quelqu’un qui vient de découvrir qu’on lui a volé son petit-déjeuner.
Il observe la place, le clocher, la fontaine, les banderoles, et son visage se ferme un peu plus à chaque seconde. Quand son regard croise brièvement le mien à travers l’objectif, je sens un frisson d’antipathie instantanée. Je capture son expression de dégoût total, un cliché parfait qui résume tout : l’arrogance américaine face au charme désuet de la Provence.
Granny s’avance vers le groupe en écartant grand les bras.
— Welcome to Cadenel, les Jaguars ! s’exclame-t-elle. I hope you like pastis and pétanque !
Je range mon appareil photo, un petit sourire aux lèvres. J’ai assez de clichés pour aujourd’hui. Et aucune envie de m’attarder pour les festivités d’accueil.
“Bienvenue à Cadenel, messieurs les champions…” pensé-je en m’éloignant. Leur séjour commence. Le mien, malheureusement, n’a pas de date de fin prévue.
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